Aurélien Maillard - Star of Persia (2019) Matériel de tennis de table 140 x 162 x 6 cm 6 0

AURÉLIEN MAILLARD

Avec les Rayons, Thomas Devaux complète sa vision critique de l’univers consommatoire en se réappropriant pour la première fois les codes de la peinture abstraite, après avoir longtemps revisité ceux du portrait classique. La série réunit ainsi des photographies d’étals de supermarché, floutées jusqu’à obtenir de larges lignes de couleurs aux contours indécis, articulées entre elles dans un dégradé de lumière. Très proche de certaines formes de l’expressionisme abstrait, la peinture de Rothko en première ligne, chaque composition se présente comme l’expression d’un résidu optique, agençant les restes d’une vision filtrée réduite à la seule perception des ondes lumineuses. Aussi minimal que le traitement qui est appliqué aux images, son titre renvoie ainsi conjointement à son sujet originel (les rayons de supermarché) comme à l’effet d’optique produit par le processus d’abstractisation (les faisceaux chromatiques). Présentée en regard de la série The Shoppers — des clients de supermarché saisis au moment du passage en caisse — et de l’installation Cet obscur objet du désir — un tapis de caisse minimaliste aux formes incisives et menaçantes — la série adopte les codes couleurs de la grande distribution (bleu, violet, rose, rouge, orange) pour mieux critiquer les stratégies marketing sous-jacentes. Les tensions entre des tonalités vives et des bandes noires accentuent en effet la force de séduction de cette palette standardisée pour mieux inviter à la méfiance, en établissant une distance critique entre les surfaces chromatiques sublimées et la trivialité de leurs modèles.

Contrastant avec les portraits en noir et blanc de The Shoppers, ces compositions non figuratives et colorées sont présentées dans un cadre en aluminium, doré à la feuille d’or. Leur rendu flottant, fugitif, produit un effet contemplatif à double tranchant : il peut ironiquement reproduire les conditions d’un processus hypnotique, similaire aux manipulations de l’attention des clients dans les supermarchés, comme il peut au contraire inviter à une méditation patiente et improductive, offrant la possibilité de s’extraire des temps de la consommation.

Ces lignes d’horizon évanescentes orientent enfin une lecture plus spirituelle de la série, renouant avec les discours des Kandinsky, Rothko ou Newman pour qui la peinture abstraite est l’occasion d’un accès métaphysique. Thomas Devaux poursuit ici son travail de déconstruction de l’iconographie religieuse (Pietà, Madone, reliques) entrepris dans ses précédentes séries pour questionner les nouvelles transcendances du monde contemporain. L’industrie est alors pensée comme une puissance extérieure régulatrice, qui organise la consommation de masse à travers tout un ensemble de symboles mercantiles. En empruntant le vocabulaire formel de la représentation du divin pour traiter le mobilier industriel des supermarchés, Thomas Devaux met en exergue la force de subversion de l’industrie qui fétichise les marchandises comme on sacralise des icônes.

Florian Gaité, critique d'art et chercheur à l'institut ACTE (Sorbonne-CNRS)

 
 

Cet obscur objet du désir

Dichroics

Les photographies de la série Dichroics s’imposent au regard. Droites, élancées, aussi hypnotisantes que réfléchissantes, elles irradient l’espace d’une aura particulière qui absorbe le corps et l’esprit en suscitant un désir irrépressible. La contemplation est ravageuse, envoûtante, rétinienne ; elle exploite la structure du fantasme et des pulsions libidinales. Pourtant Cet obscur objet du désir traque les mécanismes de notre fascination pour les surfaces et les simulacres du capitalisme tardif. Plus proche de l’objet que de la photographie, l’œuvre détourne le fétichisme de la marchandise au profit d’un nouveau totémisme.

Avec sa série Dichroics, Thomas Devaux poursuit et radicalise sa critique des stratégies marketing en investissant davantage le lien ténu qui s’installe entre diverses expressions de transcendance aujourd’hui. Dans la série Rayons, débutée en 2016, le sujet et le procédé photographique se rencontrent dans un indiscernable qui tient lieu de titre. Les «rayons» évoquent autant les étals des supermarchés que la technique optique utilisée pour dilater chromatiquement les faisceaux lumineux. Semblables à des peintures expressionnistes abstraites, ses images construisent photographiquement leur objet selon une frontalité de surface réduite à un reflet opaque, voire narcissique. Ses photographies bouclent le regard sur lui-même selon une perception consommée devenue une finalité en soi. Le spectacle de notre propre vision — érigée comme visée — se consume alors, à l’instar des visages absents de la série The Shoppers. Présentés en contrepoints, les individus saisis lors de leur passage en caisse émergent de manière spectrale d’une composition brumeuse en noir et blanc qui dramatise les signes d’une consommation fondée sur la captation de l’attention par des tons chamarrés et racoleurs.

Les œuvres génèrent leur propre lumière, elles diffusent leur énergie par un effet de halo qui opère une transfiguration du profane au bénéfice d’un moment de communion. Réalisées sur verre dichroïque, les photographies de la série Totems obéissent à une composition verticale et miroïque qui intègre le corps du spectateur en le fondant dans la couleur. La confrontation physique et formelle avec le regardeur révèle une part enfouie : celle du primitivisme magique que cristallise la forme-totem. Si Walter Benjamin dénonçait la fin de l’aura et la perte de la valeur cultuelle au profit de la valeur d’exposition et du développement des techniques industrielles de reproduction, Thomas Devaux parvint, par un étrange paradoxe, à recouvrer le culte et la notion de sacré précisément grâce au dispositif technique et aux règles définies par le marketing. Si le commerce avec des choses est le lien social par excellence, la publicité est un symbolisme, c’est-à-dire le moyen de faire du lien. Le protocole photographique fabrique l’aura en maintenant une esthétique codifiée, réglée, millimétrée, tel un horizon de négociation de valeurs partagées. L’affaire est minutieuse et périlleuse, elle se situe en deçà de toute posture morale et au-delà de toute connivence marchande ou religieuse. Elle vise à réunifier les intentions techniques et spirituelles par l’incarnation et la projection matérielle des sentiments, des croyances et des désirs des spectateurs dans un objet totem. Ces derniers proposent donc une construction du sacré, non tant des marchandises, mais de la Vision qui en origine l’acte.

Marion Zilio, critique d'art et curatrice indépendante