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DELAGE + OLSON

Les œuvres qu’a récemment proposées le studio de création et de production artistique Delage + Olson aux visiteurs du solo show que lui consacre la Galerie Bacqueville à Lille confirment le positionnement de ce duo d’artistes français sur un créneau non-conventionnel dans le paysage de l’art contemporain.

À première approche, le travail de Delage + Olson s’offre sans programme et sans mode d’emploi. Le visiteur en mal d’anecdotes quant aux conditions de la conception et/ou de la fabrication des œuvres, ou quant aux aventures biographiques des artistes, en sera pour ses frais. Au demeurant, il n’en a pas besoin. On se situe, avec ce travail très abouti, à un croisement esthético-narratif qui génère ses propres clés d’appréhension. Dans le travail de Delage + Olson, tout est œuvre et tout est dans l’œuvre. Tout est œuvre parce que curieusement, l’œuvre est fournie avec son propre contexte. Je m’explique: par le choix très attentif des matériaux qui les composent, par leur conception et les équilibres de leurs proportions, il apparaît que les « en-cadrements » constituent le contexte maîtrisé de l’œuvre ou, pour ainsi dire, de son essence. On pourra invoquer qu’il ne s’agit là que de la fonction historique du cadre comme limite entre ce qui n’est pas l’œuvre et ce qui commence à l’être, la solution de continuité entre la neutralité du support général (architectural ou muséal) et le domaine intrinsèque de l’espace auquel l’œuvre, considérée comme l’élément signifiant, étend sa signification, contamine en somme de ce qui en elle fait art, mais non contents de proposer tout ensemble l’œuvre — ou son essence – et son propre contexte — le cadre/contenant –, l’œuvre fournit son propre éclairage. Je parle ici tout autant au sens propre qu’au sens figuré : un subtil dispositif lumineux contenu dans le cadre lui-même dispense « dans » l’œuvre son propre éclairage, élément de l’œuvre elle-même — on sait que Delage + Olson n’ont jamais cessé de considérer le matériau/lumière comme un élément à part entière du vocabulaire de leur langage artistique — la rendant indépendante de tout éclairage extérieur, donc autonome, et par tant reléguant le contexte architectural à un niveau sans conséquence significative. On pourrait dire autrement que l’œuvre, mise en condition dans un espace vierge et immaculé dont les interactions avec elle sont parfaitement maîtrisées, s’étend à cet espace.

Une autre clé qu’auto-génère l’œuvre (et que ne signale aucun cartel) est à trouver dans l’utilisation, quasiment systématique, d’éléments de langage dans les œuvres elles-mêmes : la parole s’établit — et se marque, s’écrit, se dessine — entre les artistes et le regardeur. Souvent, ceux-là interpellent celui- ci, mais discrètement : « Look at you ! », « This is the end, turn back », ou moins discrètement : « Bang bang, you’re dead », messages toujours intenses, parfois dystopiques, et dans ce cas en contradiction avec la sensation particulièrement sereine et concentrée que procurent les pièces proposées. Le cartel est donc dans l’œuvre. C’est dans cette combinaison des éléments formels d’autonomie et des éléments narratifs propres que siège le récit de ces microcosmes où entrent signes, formes abstraites, petits objets du quotidien souvent marqués eux même de sens et de fragilité – un timbre qui dit l’ailleurs et la fragilité d’un lien, des fils tendus à la Fred Sandback, des photos d’anonymes, autres microcosme spaciaux-temporels... Les niveaux de lecture sont multiples, les récits se croisent et stimulent l’imaginaire du regardeur. Les lignes narratives sont plurielles. Discrètes et pourtant puissantes. Ces œuvres sont tout sauf des « tableaux-anecdotes », qu’on consomme rapidement, qui procurent une fausse satiété, et qu’on oublie aussi vite.

Delage + Olson vont plus loin encore dans l’ambiguïté liée à la combinaison du langage et de la lumière. Dans certains tableaux, en effet, les mots, sentences et propositions se font eux-mêmes lumineux : mais les artistes jouent avec la perception, imposent une proximité du regardeur au tableau, l’obligent à se rendre physiquement mobile, l’attirent à lui, lui renvoient alors son reflet, le perdent dans une ligne floue, dans des miroitements simulés, dans des sortes de trous noirs où les mots s’engloutissent. J’allais dire que les œuvres de Delage + Olson établissent avec le regardeur une relation intime, mais il semblait, à écouter les commentaires des visiteurs très attentifs qui parcouraient les cimaises de la plus intéressante galerie lilloise à ce jour (on peut dire sans crainte d’oubli : de la meilleure galerie au Nord de Paris) qu’elles ont plutôt vocation à l’universalité : d’une esthétique parfaitement mesurée et d’un positionnement temporel qui pourraient bien les rendre atemporelles.

Paul Dubois

Curateur et critique d'art